A écouter tout en lisant
Ntonio ne vous a pas prévenu que cet article allait un jour ou l’autre fatalement s’introduire dans le blog ? Il l’avait lui-même oublié ? Quelle négligence… Qu’importe, voici l’article obligé consacré à Brad Mehldau, et rédigé par mes petits soins, forcément, c’est mon idole.
« Le pianiste jazz de sa génération. Voilà un soliste à la pensée complexe, méditée, aux idées aussi insolites que subtiles, capable de marier – peut-être mieux que personne depuis Keith Jarrett il y a trente ans – l’incandescence à l’évanescence ».
Lorsqu’il a écrit ces mots, le critique Alain Gerber, du magazine Diapason, ne savait sans doute pas ce que signifiait la fin de sa phrase, et moi non plus d’ailleurs. Cette citation est très représentative de la « Mehldau mania » qui est apparue à la fin des années 90 aux Etats-Unis et en Europe, après la sortie du troisième volume d’Art of the Trio (qui comprend notamment la reprise d’une des chansons cultes de Radiohead, Exit Music). Jeune talent comme tant d’autres dans le New York de 1990, Brad Mehldau est aujourd’hui, quinze ans plus tard, le pianiste de jazz le plus en vue et le plus attendu par les critiques comme par les fans. Question problématique : est-il une « jazz star » inventée et gonflée par les médias, ou un artiste véritable qui a su réconcilier un public large avec la musique jazz ? Devinette facile en vérité…
Allons-y pour une courte biographie, histoire situer le bonhomme : Brad est né le 23 août 1970 à Jacksonville, en Floride et a été élevé par des parents adoptifs aisés à Hartford, ville bourgeoise de
la Nouvelle Angleterre.
Il a donc aujourd’hui 36 ans et… désolé mesdemoiselles, il est marié et a une petite fille, Eden. Assez jeune il a été initié au piano classique, tout en écoutant beaucoup de rock de son côté. Il a aimé à égalité Schumann, Beethoven, Brahms et puis Hendrix, Dylan et Neil Young. Mais du jazz, il n’a d’abord rien connu et a plutôt multiplié les gammes jusqu’à l’âge de 13 ans. C’est un chouette copain qui lui a fait découvrir deux vinyles qui allaient changer sa vie : The Köln Concert de Keith Jarrett et un duo réunissant Joe Pass et Oscar Peterson.
(Passons au présent de narration) Il franchit alors le pas et se met au piano-jazz, étudie Monk au Hall High School de Hartford, joue dans un orchestre jazz et remporte un concours organisé par
la Berklee School
of Music. Puis c’est Boston, New York et des cours avec Fred Hersh, Junior Mance et surtout Kenny Werner à Manhattan (bon, c’est vrai, on s’en fiche mais c’est la classe quand même). Il intègre le groupe du saxophoniste Joshua Redman au début des années 90. A son contact il développe une philosophie du jazz toute personnelle (très littéraire mais avec la volonté de ne pas faire d’élitisme), et entreprend de jouer avec des musiciens de sa génération plutôt que de faire référence (et révérence) aux anciens. Redman le fait ainsi jouer avec le batteur Brian Blade (aujourd’hui un des batteurs les plus convoités par tous les jazzmen) et le bassiste Chris McBride, tous deux très à l’aise individuellement. Le quartet se transforme avec l’arrivée de Larry Grenadier à la contrebasse et Jorge Rossi à la batterie. Ceux-ci suivront alors Mehldau pour former le trio de jazz le plus intéressant depuis longtemps.
(Un peu d’imparfait maintenant) Le secret de leur musique venait de l’osmose qui régnait (et règne encore) entre les trois artistes. Constamment à l’écoute et se supportant les uns les autres, ils dégageaient une harmonie d’ensemble qui permettait à chacun de s’exprimer à égalité, bien que le piano restât l’instrument à priori dominant. En fait, cette osmose est la base de tout ensemble de jazz, seulement ce trio-là a fait comprendre qu’elle était finalement extrêmement rare et difficile à créer. Et ils étaient tout bêtement les seuls, dans le paysage jazz des années 90, à avoir su la créer et à l’entretenir. Les qualités techniques ont fait le reste : les années de piano classique de Mehldau se sont traduites par une virtuosité époustouflante, tant dans l’agilité que dans les nuances, et l’expérience multi-instrumentiste de Rossi a apporté un toucher délicat à la batterie, plutôt rare, et une capacité à improviser en fond tout au long des morceaux. Pourtant c’est avec le contrebassiste, très calme et très à l’écoute, que Mehldau a d’abord posé son jeu. Le batteur à pris de l’ampleur plus tard. En tout ce trio a enregistré une dizaine d’albums en autant d’années, tous plus acclamés les uns que les autres…
Mehldau a su exprimer ses intérêts philosophiques et littéraires dans sa musique – un romantisme à se couper les veines tiré de Goethe et autres Allemands suprasensibles, ponctué par une ironie désabusée, tirée, elle, de Thomas Mann (je l’invente pas, c’est lui qui le dit). Et c’est vrai que ça se ressent puissance dix dans les morceaux du trio : les premiers albums (Art of the Trio 1, 2 et 3) sont un mélange ultra séduisant de Schumann, de jazz propre et délicat à
la Keith Jarrett
, et d’ironie… à
la Mehldau
(ironie dans ce sens qu’il joue avec les attentes faciles de l’auditeur en interrompant des mélodies par des petites piques de notes rapides et douces).
Tout ça c’était déjà super, mais on peut comprendre que le trio ne se soit d’abord fait connaître que dans un certain cercle d’amateurs pointus – bien que les mélodies fussent très accessibles. C’est alors que Mehldau a décidé d’aller jouer sur le terrain d’auditeurs pas forcément fan de jazz, en empruntant ses inspirations à toute la gamme de ses passions musicales personnelles, qui allait donc de la musique classique à Monk, Gershwin mais aussi Cole Porter, les Beatles et Radiohead. Et nous y voilà : en 1998 il enregistre sa reprise de Exit Music et ça fait tout bonnement le tour de la planète, parce qu’un jeune pianiste de jazz qui joue (et à merveille et avec sincérité, sacré tour de force !) le meilleur groupe du monde, et bien ça plaît drôlement. C’est grâce à ça que j’ai introduit Mehldau dans les fêtes de gros bourrés au Lycée, qu’il est passé à Canal+ et à la télé en général. C’est qu’il est télégénique, notre ami Brad : beau gosse, toujours concentré mystérieux, tatouage de dragon qui descend sur le bras droit, et puis cette façon de jouer la tête sous le piano…
Autre chose : il y a une évolution graduelle incroyablement intéressante : chaque nouvel album investit plus avant des pistes proposées par le précédent, on peut tracer un fil conducteur sans problème entre chaque album, même Largo (album expérimental jazz-pop-rock sorti en 2001) et les albums solo. Mehldau a affirmé ses valeurs, a fait des choix personnels importants – par exemple abandon progressif du romantisme des débuts que les critiques n’arrêtaient pas de lui ressortir en inventant que ça avait un lien avec ses problèmes de drogues quand il avait 20 ans. Il a approfondi les liens avec les Beatles et Radiohead, a largement contribué à faire redécouvrir Nick Drake, chanteur-guitariste des années 65-70 tout aussi génial qu’oublié. Et parallèlement il a poursuivi l’exploration intense de l’expérience trio dans les cinq volumes d’Art of the Trio. Il a commencé à chercher les dissonances, mais au lieu de tomber dans le piège du « bruitisme », il a su donner une lumière nouvelle à bien des standards de jazz ou de variété. Il a aussi pianoté tout seul en solo, dans des atmosphères mélancoliques (Elegiac Cycle, 1999) et ensuite plus amples tant au niveau des inspirations que du jeu (Live in Tokyo, 2004, un concert pas facile à comprendre mais soudainement mythique quand on a compris).
Le toucher de Mehldau est incomparable et unique : en fait il sait tout faire, il a développé une polyvalence qui fait de lui le prototype du pianiste jazz parfait pour les jazzmen de tous bords. Il est très, très courtisé, forcément. Sinon il a une main gauche de ouf, capable de marteler comme s’il y allait avec une enclume, capable de ponctuer doucement la main droite avec un toucher parfait, capable d’improviser pendant que la main droite accompagne, et capable de tenir un rythme complexe qu’on sait pas comment c’est possible (cf. Live in Tokyo). En outre, Mehldau maîtrise une indépendance des deux mains absolument géniale, et à maintes reprises (sur les albums récents notamment) on se demande vraiment comment il fait pour faire autant de sons et de rythmes à la fois. C’est le fameux syndrome de la troisième main. Et puis il a un sens de la mélodie super, un swing qui rend ses improvisations jouissives. Oui, on peut jouir en écoutant bien Mehldau. Enfin, il possède ses petits tics musicaux, des mélodies bien à lui, des dissonances à
la Radiohead
uniques, une façon de décaler les harmonies (main gauche en rythme et main droite faussement en retard et qui revient sur le « bon » rythme avec un swing parfait, l’extase…), enfin des trucs bien particuliers qui le rendent immédiatement reconnaissables – et qui ne sont pas copiables, comme bien des pianistes/plagiaires l’ont cru…
Mehldau a eu assez tôt le souci d’être proche de son public, pas dans l’attitude mais directement dans la musique. En effet il est plutôt timide sur scène et même un peu froid (quoique de récents concerts en France tendent à infirmer cette tendance), ce n’est pas là qu’il faut chercher le contact. C’est dans la modernisation du jazz qu’il a entrepris (avec Joshua Redman notamment) qu’on va trouver ce qui rend sa musique si touchante et si parlante. C’est bien beau de jouer des standards pendant vingt ans en méprisant le public (syndrome de Keith Jarrett) ou de faire du bruit dissonant parce que c’est marrant, ou de s’attirer les meilleurs solistes du moment pour créer… rien, ou de réserver la pratique du jazz à des clubs fermés et un public averti, mais ça ne fait pas avancer le schmilblick. En exprimant directement sa personnalité en prise avec son temps et en cherchant à dynamiser les expériences de trio par des reprises de chansons magnifiques (et éternelles) de la pop, Brad Mehldau a réalisé l’équation parfaite. Mais attention, il ne s’est pas assis sur ses lauriers et a continué de chercher, d’expérimenter, de pimenter sa musique. Aujourd’hui elle est bien plus difficile à saisir que dans ses premiers albums, mais pour ceux qui l’ont suivi pendant les dix dernières années elle apparaît logique et mûre (et non pas inaudible). C’est vrai qu’il y a un certain travail à fournir pour celui ou celle qui souhaite le découvrir aujourd’hui : un effort de concentration, et aussi une acceptation du rythme jazz – d’ailleurs nécessaire à l’écoute de tous les jazz : les types qui écoutent du jazz en remuant la tête comme des débiles et en faisant de la batterie dans le vide ou sur tous les objets qui les entourent sont peut-être agaçants mais ils sont dans le vrai : il faut vivre le tempo si on veut avoir une chance de comprendre la musique jazz, et avec Mehldau ça vaut vraiment le coup.
Mais heureusement, Mehldau s’écoute aussi en fond, pour se reposer, pour se détendre, et pour draguer (je sais de quoi je parle…). Mais ça n’est pas le but premier de sa musique. J’engage chacun et chacune à écouter Brad Mehldau, sous tous les angles. Il ne rythmera pas forcément vos journées comme un bon disque de pop dans le baladeur sur le chemin de l’école, il vaut plutôt pour l’intérêt artistique qu’il dégage et la forme de jazz qu’il présente. Cela dit, Blackbird des Beatles au petit matin (Art of the Trio vol. 1, n°4)… Ça donne une belle couleur à la journée. Commencez donc par les reprises de Radiohead et des Beatles si vous voulez, si c’est plus simple. Je ne peux vous conseiller d’album en particulier, car tous sont également géniaux puisque dans une continuité parfaite. Et pour les néophytes sachez que ma passion pour Mehldau ne rend pas cet article totalement subjectif : Mehldau est réellement très intéressant, pas du tout une arnaque, et à la pointe du jazz actuel. Bien sûr il y en a d’autres, il n’est pas tout seul à être intéressant et beau à écouter, mais ici je m’occupe de lui, hein, calmos les grincheux.
Aujourd’hui il en est à au moins quatorze albums personnels, dont un duo classique avec la cantatrice Renée Flemming. Il prépare une composition pour un concert avec l’Orchestre de Paris pour le mois de mars (j’ai déjà ma place !).
Voilà pour Brad Mehldau, un artiste, un chercheur, soucieux de rapprocher le large public de la musique jazz. Naviguant entre Los Angeles et New York, jouant aux côtés des plus grands (Charles Lloyd, Pat Metheny…), il explore à présent le répertoire classique. Il commence à prendre l’ampleur d’un artiste majeur dans l’histoire de la musique (à 36 ans seulement !) et c’est un vrai bonheur de suivre sa carrière musicale en direct, une légende en train de se créer de notre vivant, c’est chouette et nous pourrons dire à nos petits enfants que nous avons connu Mehldau jeune, que nous l’avons vu grandir. Personnellement, j’ai été le voir en concert six fois déjà, à Paris, Marciac ou encore Londres, je lui ai parlé en vrai après un concert au Sunset. Et pour conclure, j’ajouterai que j’ai la chance non seulement de connaître cette légende en marche, mais surtout d’être réellement et sincèrement (j’insiste) touché par sa musique, et ce pour chacun de ses albums. Je vous souhaite la même chance.


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